Patrimoine canadien
Symbole du gouvernement du Canada
Page d'accueil > C'est renversant ! > Presse à platine
Version imprimable

C'est renversant !

La restauration d'une presse à platine Chandler & Price « Old Series »

Presse avant traitement
Presse avant traitement
Presse aprés traitement
Presse aprés traitement


L'ICC a maintenu son engagement à l'égard de la conservation d'objets industriels l'année dernière en restaurant une presse à platine Chandler & Price Old Series de 12 x 181 pour le MacBride Museum de Whitehorse (Yukon).

Cette presse (no de série D1129) a été fabriquée à Cleveland, Ohio, au tournant du siècle et fut l'une des premières presses utilisées au Yukon. En 1900, on l'a expédiée à Whitehorse par Bennett (C.-B.); elle a servi au Whitehorse Star (le premier journal publié à l'époque de la ruée vers l'or) jusque dans les années 1940. Son histoire est liée à la colonisation du Yukon, à la ruée vers l'or dans le Klondike et à la construction du chemin de fer de White Pass et du Yukon.

À des fins d'interprétation, le MacBride Museum voulait que la presse soit restaurée de façon à retrouver l'apparence qu'elle avait avant de cesser de fonctionner. Cette restauration permettrait de la faire fonctionner manuellement, à vitesse réduite, afin de faire la démonstration de la séquence complexe de mouvements devant les visiteurs du musée.

Description et historique

À bien des égards, cet objet illustre très bien toutes les étapes de la restauration des objets industriels. À l'instar de bien des objets industriels, la presse est de nature utilitaire; les concepteurs l'ont dessinée strictement pour qu'elle soit fonctionnelle, sans vraiment s'embarrasser de considérations esthétiques et sentimentales. C'est ce qui explique en grande partie son triste sort. Lorsqu'elle a cessé de fonctionner, dans les années 1940, elle a littéralement été laissée pour compte dans la marche du progrès. Comme il était difficile de la jeter aux rebuts et impossible de la fondre pour recycler les déchets métalliques dans une ville éloignée et non industrielle, la poussière s'est accumulée sur la machine peu attrayante, oubliée dans un coin de l'édifice qui a abrité le Whitehorse Star jusque dans les années 1970. À cette époque, le journal a déménagé, et l'on a décidé de ne pas emporter la vieille presse. Il n'a guère été facile de lui trouver un nouvel abri. Sa relative nouveauté, son caractère encombrant dû à ses dimensions et à son poids (2 200 lb [1 000 kg]) la rendaient peu attrayante aux yeux des collectionneurs privés ou des antiquaires. Au fil des ans, on avait enlevé des pièces pour les recycler à d'autres fins; étant incomplète, la presse ne pouvait plus fonctionner.

Figure 3
Figure 3.

En raison de graves contraintes d'espace pour la mise en réserve au sein du musée, on a laissé la presse sur le terrain à l'extérieur. Comme cette machine était conçue pour être utilisée à l'intérieur, elle a évidemment subi les outrages de plusieurs décennies passées aux quatre vents. Les surfaces d'acier mises à nu (environ 45 % de la superficie totale) étaient complètement rouillées, et la cinquantaine de pièces mobiles étaient grippées. Plus de 40 pièces avaient été perdues ou volées, dont deux tables de marge en bois; les intempéries avaient détruit le fini original sur plus de 90 % de la surface. Un certain nombre de pièces en fonte avaient été brisées. Les 27 trous de graissage, de simples orifices verticaux ou obliques se trouvant au-dessus des coussinets, étaient remplis de saleté et d'eau et servaient de minuscules pots de fleurs pour la mousse, ce qui avait provoqué une corrosion profonde de la surface des tourillons à l'intérieur.

Au fil des années, la presse a été périodiquement l'objet d'actes de vandalisme, servant à maintes reprises d'autel pour le sacrifice de vieilles bouteilles. La poussière et les résidus ont continué à s'accumuler dans chaque fente et orifice. Dans un effort pour embellir les lieux, on a fini par recouvrir les surfaces rouillées avec d'épaisses couches de peinture émail grise.

À la fin des années 1980, la presse si longtemps ignorée a capté l'attention du musée. La nécessité d'une restauration allait de soi, mais les ressources nécessaires à la réalisation de ces travaux étaient trop limitées, tant au musée qu'à tout autre endroit dans les Territoires. Un appel a été lancé à l'ICC, et après des années de négociations délicates, la presse est arrivée à Ottawa en juin 1994. La restauration visait trois objectifs principaux : 1) reconstituer entièrement la presse; 2) pouvoir la faire fonctionner; 3) recréer un fini authentique.



Étant donné la condition déplorable des anciens objets industriels (comme cette presse, par exemple) leur restauration peut sembler plutôt décourageante pour certains restaurateurs. Toutefois, ce qui joue en leur faveur, c'est que ces objets ont été fabriqués en série, donc en grandes quantités, généralement par un fabricant identifiable et se trouvant dans un endroit précis. Il ne s'agit pas d'un objet anonyme, unique en son genre et hors du commun. Il a été créé et a fonctionné dans le cadre d'une infrastructure complexe. On s'est évertué à en améliorer la conception, de même que les machines et les procédés qui devaient les reproduire correctement et de façon répétée. Outre la conception et la fabrication, l'infrastructure comprenait la commercialisation, la distribution et l'entretien. En règle générale, l'infrastructure se désintègre lorsque le fabricant d'origine disparaît, mais bon nombre de ces pièces semblent passer l'épreuve du temps, souvent sous des formes et à des endroits peu orthodoxes.

Figure 4
Figure 4.

Le restaurateur doit repérer une foule de renseignements et de ressources dans le traitement de ces objets. Avec un peu de chance et beaucoup de travail, le restaurateur peut, à la manière d'un détective, retracer des documents commerciaux présentant des descriptions et des illustrations ainsi que des listes de pièces détachées numérotées. Il est habituellement possible de trouver des exemplaires de machines semblables conservées dans des collections de particuliers ou des musées. On peut souvent se procurer des pièces de rechange (soit des pièces originales dont on s'est débarrassé, soit des répliques neuves) et les intégrer dans la reconstitution de l'objet ou les employer comme modèle aux fins de la reproduction. Enfin, on rencontrera souvent des collectionneurs et des restaurateurs désireux de partager leur expérience technique au cours du processus. Fort heureusement, la plupart de ces conditions se sont trouvées réunies dans le projet Chandler & Price.

Ainsi, le Musée national des sciences et de la technologie (MNST) expose et fait fonctionner un exemplaire d'une presse Chandler & Price de plus petites dimensions dans son exposition intitulée « L'imprimerie ». En outre, la bibliothèque du musée dispose de quelques rares documents commerciaux (un prospectus publicitaire datant de 1902 et une liste illustrée des pièces détachées datant de 1930). Tous ces éléments ont été d'une aide précieuse pour le succès du projet. La typographie constitue un passe-temps populaire en Amérique du Nord et deux revues mensuelles spécialisées dans le domaine paraissent aux États-Unis. C'est par l'entremise de l'éditeur de l'une d'elles, The Printer, que l'ICC s'est procuré bien des pièces manquantes de la presse du MacBride Museum.

D'autres musées et services d'archives un peu partout au Canada ont également apporté leur contribution, en acceptant volontiers de fouiller leurs fichiers de catalogues, leurs réserves et leurs bibliothèques afin d'établir des liens avec l'historique de Chandler & Price.

Dans ce projet, plusieurs problèmes dignes d'intérêt ont fait surface presque dès le départ. Tout d'abord, le modèle 12 x 18 de cette époque est relativement rare. En effet, cette presse est la troisième plus grande des six modèles (« format in-quarto »), donc trop grande pour la plupart des petites imprimeries, qui imprimaient surtout des prospectus, des billets et des cartes de visite. Cette presse était fabriquée pour une clientèle plus restreinte, qui pouvait tirer des éditions limitées de journaux hebdomadaires. De surcroît, Chandler & Price ont perfectionné leurs presses et ajouté des éléments sécuritaires particulièrement nécessaires en 1911, réintroduisant sur le marché cette ligne sous l'appellation New Series (nouvelle série) pour la distinguer de la ligne initiale qui serait désignée par après sous le nom d'Old Series. Ces presses de grandes dimensions, qui sont lourdes et dangereuses, n'ont jamais obtenu la faveur des collectionneurs. Il est pratiquement impossible de s'en défaire, même en en faisant cadeau à un musée. On a déniché un seul autre exemplaire intact au Burnaby Village Museum, juste à l'extérieur de Vancouver (C.-B.).

La question des dimensions du modèle n'était pas censée soulever trop de difficultés; après tout, la presse Chandler & Price est considérée comme le modèle T de Ford pour les presses à imprimer. On estime à 34 000 le nombre de presses en usage en 1910, et la société est demeurée en affaires jusqu'en 1978. Cependant, à la différence de la plupart des constructeurs automobiles, Chandler & Price ne cherchait pas à économiser en fabriquant des pièces interchangeables entre les modèles de différentes dimensions. Seule une pièce portant un numéro commençant par 12 convenait à une presse 12 x 18. Par conséquent, bien que l'on ait offert à l'ICC deux presses de 10 x 15 et une de 14 x 20, aucune de leurs pièces n'était utilisable.

Traitement

La presse a été démontée en utilisant la chaleur, des huiles de dégrippage et du décapant. On est venu à bout des assemblages récalcitrants en leur assenant de grands coups de marteau contre des tasseaux de bois et, dans un cas, avec un vérin hydraulique de six tonnes (gracieusement fourni par l'atelier des wagons du MNST). On a nettoyé ces pièces par projection de particules organiques Grit-O'Cobs pour enlever les résidus de peinture, la saleté et la graisse. Comme nous l'avons déjà mentionné, près de 45 % de la superficie est en acier usiné mis à nu et envahi par la rouille. On a estimé que les méthodes industrielles et les techniques de conservation traditionnelles étaient inadéquates pour ce projet : les premières étant trop vigoureuses, les dernières ne l'étant pas assez. La solution idéale, proposée par Michael Harrington de la Section du mobilier et des objets en bois de l'ICC, consistait à se servir de matériaux de la compagnie 3M servant à la « préparation de surface » (Scotch-brite) et d'outils pneumatiques, permettant de faire disparaître l'oxyde sans enlever les empreintes d'outil et les marques d'usure sur le substrat de métal.

Jusqu'à présent, on est parvenu à enlever la rouille et à polir toutes les surfaces rouillées. Maintenant, on peut faire tourner manuellement les assemblages mobiles sans trop d'efforts. On a apporté une amélioration à la conception initiale en obturant les 27 trous de graissage avec du feutre. Cette mesure permettra à l'huile d'atteindre les coussinets sans laisser entrer de poussière abrasive.

Peinture

On a découvert quelques traces de la peinture bleue d'origine en démontant la presse et en la nettoyant. Ces traces n'étaient plus représentatives de l'aspect initial, car les intempéries les avaient desséchées. En ajoutant de l'huile de lin ou du vernis à l'huile, le pigment saturé serait devenu beaucoup plus foncé (si foncé que la plupart des restaurateurs croient que les presses étaient noires à l'origine).

L'analyse effectuée par la Division des services de la recherche analytique à l'ICC a révélé que le pigment d'origine était un bleu d'outremer artificiel. On n'a ajouté aucun pigment de plomb blanc pour pâlir la teinte, peut-être parce que ce pigment a déjà été considéré comme incompatible avec ce type de bleu2. On n'a retrouvé aucune autre matière de charge blanche, comme l'oxyde de zinc ou la craie, ce qui porte à croire que le bleu foncé était la couleur prévue.

La Division a également analysé des matières de charge métalliques noires qui ont servi à lisser la surface des pièces en fonte de la presse. Ces matières se composaient d'huile de lin bouillie mélangée avec des matières de charge minérales noires semblables à de l'ardoise réduite en poudre. On retrouve souvent des recettes pour cette sorte de bouche-pores en pâte dans les textes sur la peinture datant du début du XXe siècle.

À l’origine, la presse a été enduite de ce bouche-pores, puis on a appliqué une peinture bleu foncé translucide. Le lustre franchement bleu-noir de la presse, très différent des peintures véritablement noires, proviendrait de cette opération.

Des bandes décoratives dorées ont été appliquées à la suite des couches de bleu, apparemment après le montage de la presse. Des traces de lignes dorées sur les pièces provenant de Cleveland et de Whitehorse indiquent que ces lignes étaient assez larges (en général 3/8 po [9,5 mm] de large) et qu'elles sont interrompues chaque fois que le peintre a rencontré un obstacle comme un engrenage. La réalisation était loin d'être parfaite, certaines lignes étant décentrées et plus ou moins droites; elles auraient été tracées par une main experte essayant de suivre la cadence de la production.

Selon l'analyse effectuée par la Division, le pigment métallique était du laiton pulvérisé, composé connu sous le nom de « poudre à bronzer » dans l'industrie de la peinture.

À des fins d'interprétation, on a recréé la peinture à l'aide des matériaux modernes suivants : un bouche-pores synthétique (résine de polyester) comme apprêt, suivi d'une peinture industrielle noire pour couche de fond et, sur le dessus, une couche de vernis yacht mélangée avec un pigment bleu d'outremer. Les bandes or ont été appliquées par un peintre d'enseignes professionnel. Une dernière couche de vernis est venue compléter le tout.

La restauration de la presse à imprimer Chandler & Price sera bientôt terminée. Elle sera alors réexpédiée à Whitehorse et fera partie d'une exposition permanente au MacBride Museum.

Notes

  1. Les dimensions 12 x 18 renvoient aux dimensions (en pouces) de l'intérieur du châssis rectangulaire, le cadre de fonte qui fixe la forme d'impression. Malheureusement, le châssis est détachable et il est rare d'en retrouver sur une machine, aussi faut-il déterminer les dimensions de la presse en recourant à une autre méthode. Il s'avère que le premier nombre (12) est imprimé sur presque toutes les pièces en fonte, devant le numéro général de la pièce. Par conséquent, sur cette presse, la pièce no 78 se lit comme suit : 1278. La même pièce sur une presse plus petite de 10 x 15 se lirait 1078, etc.
  2. Maximilian Toch. The Chemistry and Technology of Paints, 3e édition, New York, D. Van Nostrand and Company, 1925, p. 87.

Haut de la Page