C'est renversant !
Projecteurs, caméra, action, RETOUCHE!!!
Supervision d'une équipe de tournage au Haskell Opera
House
![]()
On pourrait penser que le travail à l'Institut
canadien de conservation est monotone. Au contraire,
le personnel de l'ICC est quelquefois appelé
à répondre à des demandes plutôt
inhabituelles, auxquelles peut même être
attaché un certain prestige. Le cas s'est présenté
au début de l'année, le réseau
Arts & Entertainment ayant demandé la permission
de tourner au Haskell Free Library and Opera House de
Stanstead, au Québec, une scène pour une
nouvelle série télévisée
intitulée : « The Fabulous Showman P.T.
Barnum: Inventing the American Age ». Sachant que
j'avais examiné la salle en 1998, le directeur
du théâtre a demandé que je supervise
le tournage, pour veiller à ce qu'il laisse le
moins de traces possible sur les fragiles éléments
de la décoration.
Je me suis rendu sur les lieux plusieurs
jours avant le début du tournage pour placer
des molletons sur le grand escalier du hall d'entrée
et recouvrir les planchers de feuilles de carton ondulé
avant l'arrivée de l'équipe. (Il aurait
mieux valu utiliser des panneaux de particules rigides,
car bien que les feuilles de carton ondulé aient
assuré une protection adéquate sous les
équipements lourds, les trépieds et les
chariots roulants, le ruban à faible adhésivité
ayant servi à les coller au plancher était
devenu très adhérant au bout de quatre
jours, et il a fallu utiliser un fer à repasser
pour le décoller.) J'ai également supervisé
le travail de l'équipe de décoration de
la société de production pour veiller
à ce que les éléments de la décoration
du théâtre ne subissent aucun dommage.
Lorsque les décorateurs ont, par exemple, remplacé
les appareils d'éclairage modernes par des modèles
d'appareils d'éclairage au gaz pour recréer
le style des années 1850, j'ai exigé qu'une
pièce de mousse soit placée sous les appareils
fixés au plafond pour protéger le revêtement
de tôle estampée. Les signaux de sortie
et dispositifs d'alarme incendie disgracieux ont été
dissimulés avec du papier. Des rideaux d'époque
ont été accrochés au moyen de tringles
à ressort. J'ai aussi demandé qu'on utilise
dans la mesure du possible des épingles plutôt
que des clous, et qu'épingles et clous soient
fixés dans des joints en bois plutôt qu'à
même les surfaces.


L'équipe de tournage est arrivée tôt lundi matin, et j'ai été fort impressionné par la taille de cette équipe, sans parler de celle de quelques-uns des machinistes* (qui fait d'ailleurs l'objet d'une mention dans certains ouvrages techniques!1). J'ai passé le reste de la journée à courir dans un sens et dans l'autre, à répondre à toutes les questions, à surveiller tous les gestes, à diriger la circulation et à jongler pour minimiser l'impact du tournage sans toutefois entraver le travail de création. Je dois reconnaître que l'équipe de Les Productions la Fête/Barnum Productions a fait preuve d'un grand professionnalisme et qu'elle a bien accueilli mes suggestions et interdictions, et que j'ai bénéficié d'un appui remarquable de la part du régisseur, Catherine Dawe de Barnum Productions, et de Phil Desormeaux du Haskell Opera House, avec qui je pouvais communiquer en tout temps par téléphone cellulaire. Par contre, il a fallu imposer certaines restrictions; par exemple, interdiction de manger ou de boire sur la scène; obligation de tenir les lampes à infrarouge à distance des éléments de décoration en plâtre et de les protéger à l'aide d'écrans improvisés; interdiction de toucher aux décors; interdiction de lever et de baisser le rideau de scène, trop fragile. Mais qu'à cela ne tienne - les caprices des vedettes sont des ordres! Beau Bridges, qui tenait le rôle principal, était enrhumé, et il a demandé qu'on lui apporte de la camomille sur le plateau, pour sauvegarder sa voix - ce qui fut fait, mais non sans la recommandation de faire TRÈS attention de ne pas en renverser.
Au cours du tournage, les ordres « on tourne ... action » étaient souvent suivis par « couper », puis « RETOUCHE ». Un maquilleur se précipitait alors pour retoucher tantôt un il, tantôt une coiffure affaissée, parfois même avec un peu trop de précipitation, de sorte que j'ai dû à plusieurs reprises me précipiter moi-même pour empêcher une trousse de maquillage de frôler un élément des décors.
Le réalisateur, Simon Wincer, a utilisé plusieurs des éléments de décor originaux comme toiles de fond, notamment le rideau de scène et les scènes de forêt et de rue, mais je n'ai pas pu lui permettre d'utiliser le décor de salon, parce qu'il est trop fragile. J'ai personnellement apporté une retouche au décor de rue, pour réparer deux déchirures au bord de la toile qui menaçaient de se propager sur toute sa largeur.
Le tournage s'est terminé le mardi, et le mercredi, je me suis occupé, avec l'équipe de décoration de la société de production et du personnel du Haskell Opera House, de remettre la salle en état. L'après-midi même, j'ai pu présenter un compte rendu de l'événement au conseil d'administration du théâtre. Le tournage a causé des dommages mineurs seulement, que j'ai consignés dans un rapport, avec des propositions quant à leur réparation et à certaines mesures de prévention à prendre avant de fermer le théâtre pour le reste de l'hiver.
L'exploitation pour le tournage de films est une nouvelle façon d'aborder le financement de la conservation des lieux historiques tout en offrant une belle occasion de publicité. Dans la mesure où la préparation des lieux et la supervision du tournage sont adéquates, l'expérience peut être satisfaisante pour toutes les parties intéressées.
*Machiniste : membre de l'équipe de tournage qui transporte les équipements lourds et coûteux et ne les laisse JAMAIS, JAMAIS tomber.
Références
- Mignier, A.M. Coming Soon to a Museum Near You:
Collections Care During Film Production, Graduate
thesis report, Orinda (CA), John F. Kennedy University,
1996.
À propos de Haskell Opera House ...
Le Haskell Free Library and Opera House a été inauguré en juin 1904 par Martha Stewart Haskell et son fils Horace, qui en faisaient don aux collectivités de Stanstead, au Québec, et de Derby Ligne, au Vermont. La situation de cet édifice est exceptionnelle, du fait que la frontière entre le Canada et les États-Unis traverse le théâtre, la scène se trouvant au Canada et les sièges, aux États-Unis. La décoration intérieure, réalisée par James Ball, de Stanstead, et Gilbert Smith, de Boston, serait une reproduction à échelle réduite de l'ancien Boston Opera House, détruit par le feu au début du siècle1. Le Haskell Opera House se distingue non seulement par sa situation géographique particulière, mais aussi par le fait qu'on y trouve encore la décoration intérieure d'origine, y compris les décors de scène et la machinerie associée. Au cours des dernières années, on a restauré un grand nombre de théâtres historiques datant du XIXe siècle, mais les décors de scènes de cette époque étaient très fragiles, et très peu subsistent encore. Ceux du Haskell Opera House comprennent des châssis de coulisse, des pendillons, des fonds et des couronnements peints ainsi que d'autres éléments classiques de décor inspirés directement de la décoration en perspective de l'architecte bolognais Sebastiano Serlio (1475-1554)2. Tous ces décors sont peints par détrempe sur toile de coton ou de lin, et ce sont les seules uvres survivantes connues d'Erwin
LaMoss3, un des principaux peintres de décors de théâtre de Boston de la fin du XIXe siècle. Ils comprennent une scène de forêt, une scène de rue, une scène de salon et un imposant rideau représentant le Grand Canal de Venise. Ce sont des décors de grande qualité, qui constituent une richesse patrimoniale irremplaçable.
D'autres éléments sont dignes de mention, notamment les moulures de plâtre qui ornent le balcon et le cadre de scène, les peintures murales de chaque côté de la scène et les fauteuils pliants en bois, qui sont d'origine. Il y avait deux catégories de places dans l'orchestre, et les supports à chapeau sous les fauteuils reflètent cette distinction : sous les fauteuils de la partie avant de l'orchestre, des supports métalliques en forme de U pour les hauts-de-forme, portés par la classe prospère, et sous les fauteuils arrière, des supports plats pour les casquettes, portées par la classe plus modeste. Les dames, bien entendu, n'enlevaient jamais leur chapeau en public.
Références
- Étude du décor de scène de l'opéra Haskell de Rock Island, rapport présenté au ministère des Affaires culturelles du Québec, Des Rosiers et Associés Inc., Montréal, avril 1992, p. 4-6.
- Serlio, Sebastiano. Regole generali di architettura (1545).
- Haskell Opera House Renovation Project: Project Summary. Haskell Free Library and Opera House, novembre 1996.